Accueil du site

Ptéros (2015)

  • Gérald Colomb.
  • Du 6 au 13 Février 2015.
  • Espace 24, Institut Supérieur des Beaux arts de Besançon / Franche-Comté.

Commissariat : Laurent Devèze / Julien Cadoret.

EROS/PTEROS

« Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu , C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu » « La courbe de tes yeux » in Paul Eluard, « Capitale de la Douleur ».

« l’Amour est toujours déshérité, et loin d’être délicat et beau comme le croient la plupart, il est rude au contraire, il est dur, il va pieds nus, il est sans gîte, il couche toujours par terre, sur la dure, il dort à la belle étoile près des portes et sur les chemins [...] et le besoin l’accompagne toujours. » Discours de Socrate in Platon, le Banquet 203 c-e.

Les Anciens trouvaient aux jeux de mots une vertu presque magique, une capacité de faire dire au logos organisé ce qui, en lui, est au contraire chaotique, « à l’œuvre », et le travaille en profondeur. L’une des plus connues de ces plaisanteries langagières constituait à jouer de la proximité de l’Eros (l’amour et son désir) et de Ptéros (l’aile), et à une variation près (un simple Pi !), voici alors que notre amour devenait ailé. Couple sémantique qui, aujourd’hui encore, trouve son emploi dans quelques unes de nos maximes populaires, ne dit on pas souvent encore que « l’amour donne des ailes » ?

Or, précisément, le travail de Gérald Colomb possède ces deux figures : celle de l’éros, constitutif même de ses créations, et de l’ailé qui donne à l’ensemble des vertus de légèreté. Quitte à oser un raccourci brutal l’on oserait dire que ce travail mêle astucieusement la tentation des poils et l’aspiration à l’Amour, les délices de la Chair et la naïve tendresse des amoureux transis. Bref, il parle de notre quotidien amoureux, de notre propension si humaine, à mêler le désir sexuel le plus ardent et les soupirs les plus adolescents. Fleurs bleues et Freudiens, nos élans seraient inintelligibles si on les réduisait qu’à une seule des faces du silène. Soit à la recherche frénétique du plaisir, soit à la recherche éthérée de l’amour absolu.

C’est sans doute ce qui permet à cette exposition d’obtenir une résonance unanime, quels que soient nos goûts et nos couleurs érotiques, nous sommes tantôt pierrots transis prêts à croire toutes les chimères et aussi, parfois, reconnaissons le, tellement désirants que capables des ruses les plus alambiquées pour parvenir à nos fins, qu’il faudrait aussi écrire faims. Par ces photos d’épidermes tant de fois caressés et embrassés, comme dans ces moulages visant à figer dans une représentation quasi mortuaire, l’état d’un corps dans sa prime jeunesse, Gérald Colomb nous parle autant de désir que d’amour, autant du temps qui passe inexorablement que d’éternité, et autant de beauté sublimée que de crudité charnelle. Les courbes des corps suivent celles du cœur disent les poètes et c’est sans doute aussi cette leçon qui se dégage subtilement de ces photographies, de ces moulages et de ces statues qui tantôt semblent héritées de la Grèce tantôt de l’Héroic Fantasy .

L’éphèbe du temple entretient avec l’ange du manga une relation secrète, unis tous deux dans un grand écart qui ne fait pas peur à ce tailleur de pierre, diplômé des Beaux Arts, qui ne s’embarrasse que peu de respectabilité formelle. Sinon en s’attachant à la constante ouvrière du travail bien fait, peaufiné, léché si l’on veut bien jouer, à l’imitation des Anciens, avec les mots dans un tel contexte. Certaines représentation, en œuvres de jeunesse, rappellent à ceux qui l’ignoreraient encore que pour Michel Ange les anges ont parfois la peau douce des adolescents baigneurs de l’Arno ou qu’un téton d’homme dans son effacement reste un lieu érotisé. Au contraire certaines œuvres évoquent plus le couple si bellement analysé par le grand médecin viennois : Eros et Thanatos. Car en effet, ces représentations de corps jeunes et beaux ne sont sans doute désirables que dans leur fugacité même. Amours achevés au sens des fusillés, manques cruels, rupture sans retour, autant de hantises et d’expériences souffrantes qui s’exposent ici comme si l’amour était indissolublement lié à l’expérience de la douleur du partir qu’écrivait Aragon. Les moulages se font suaires, les photos, souvenirs et les statues marquent de leur permanence de pierre que, quoiqu’il advienne, cet amour fut. Moins romantique, cherchant à jouer de sa souffrance comme d’une muse, que Grec, capable de supporter le tête à tête tragique avec notre finitude et son terrible corollaire, la fugacité des sentiments et des désirs, Gérald Colomb dans cette première exposition monographique, sait nous tenir en haleine. Ainsi que dans ces jeux de l’amour et du hasard dont Marivaux avait le secret, l’on est ici, comme voyagé d’un regard cru à un regard crû. L’on est appelé tantôt en voyeur par le dévoilement intime d’une chair tendre et tantôt amené à nous muer en amoureux susceptible de croire tout ce que l’image nous confiera.

Aussi, pourvu qu’on se laisse aller à la magie du lieu peuplé d’amours et de syrinx, de jeunes faunes et de crapules, comprend-on que c’est précisément notre déambulation chaotique qui fait sens. Tantôt pervers tantôt adorateurs, la visite des spectateurs dessine dans une douce ironie leur rapport à l’amour, soucieux de jouissance et de bien être, rêveurs d’éternel mais condamnés à se repaître d’images d’une jeunesse qui passe, et par là, en quelque sorte à flirter sans cesse avec la mort.

Pourtant, il ne faudrait pas croire que quelque chose de lugubre ou de complaisamment malheureux se dégage de cet ensemble présenté ici pour la première fois dans une totalité close, car ce serait sans compter sur cette impression diffuse, partagée par tous, d’une générosité hors du commun d’un jeune artiste qui, à proprement parler, se dépense sans compter.

Aucune économie de l’œuvre ici mais un pur investissement ; en somme, comme dans l’amour passionnel, Gérald dit tout, emploie tous les subterfuges, monopolise tous ses savoir faire et convoque toutes les matières, assument toutes les disciplines en un ensemble cohérent. Gérald Colomb tient un discours amoureux sur l’amour, discours qui ne craint ni la prière répétée en incantations des lignes de son livre d’artiste, ni l’envolée lyrique de cet ange qu’on souhaite moins exterminateur que gardien. En définitive il se fait comédien et martyr c’est-à-dire témoin de l’amour et il n’est pas impossible que la référence ici à Jean Genet tel que Sartre l’analyse en curieuse « sainteté » soit assez pertinente.

Mais laissons de côté les péroraisons savantes du critique, presqu’incongrues devant un tel dévoilement, il n’est pas temps de parler kinésithérapie quand certains mouvements se déchaînent au creux des draps.

LD